Par Stéphane MORTIER (Secrétaire Général IARS) & Ali ZAHID (Membre Senior IARS)
Le secteur brassicole, historiquement implanté et significatif sur le continent africain, génère des flux considérables de matières résiduelles. Longtemps perçus comme de simples déchets nécessitant une gestion coûteuse, ces sous-produits incarnent en réalité une ressource sous-exploitée offrant un levier exceptionnel pour une diversification économique intelligente et durable. Le retrait d’acteurs majeurs, tel que la cession de la brasserie Bralima de Bukavu par HEINEKEN N.V. à Synergy Ventures Holdings Ltd , marque une période de transition qui doit être saisie comme une opportunité pour repenser le modèle industriel vers une logique d’économie circulaire. Cette approche permet non seulement de réduire l’impact environnemental des brasseries, mais surtout de générer une croissance à forte valeur ajoutée en transformant un rejet en matière première.
Création de chaînes de valeur multiples : la drêche et la levure au cœur de la nutrition africaine
La valorisation des résidus de brassage est un puissant catalyseur pour l’émergence de nouveaux pôles agro-industriels, en particulier en République Démocratique du Congo (RDC) dont les terres agricoles abondantes et fertiles offrent un terrain propice au développement d’une industrie locale innovante.
La drêche de brasserie : de l’alimentation animale à la sécurité alimentaire humaine
La drêche de brasserie, ou le résidu solide du malt d’orge après le brassage, constitue le sous-produit le plus abondant de l’activité. Sa première voie de valorisation, la plus simple à mettre en œuvre, est l’alimentation animale. Riche en protéines et en fibres, la drêche peut être utilisée fraîche, séchée ou ensilée pour nourrir le bétail, qu’il s’agisse de vaches laitières, de bovins à l’engraissement ou de moutons. Un traitement adapté permet même de l’intégrer aux rations destinées à la volaille et aux porcins. Des recherches ont par ailleurs mis en évidence son potentiel pour l’aquaculture, notamment pour l’alimentation de certains poissons comme le tilapia et des crevettes. La fourniture de drêche aux éleveurs locaux s’inscrit directement dans la création de chaînes de valeur locales, réduisant leurs coûts d’alimentation et, par extension, la dépendance aux aliments importés tels que les tourteaux de soja.
Au-delà de l’élevage, la drêche offre une voie à plus forte valeur ajoutée en se tournant vers l’alimentation humaine. Après séchage et mouture, elle peut être incorporée dans diverses farines (blé, maïs, sorgho) afin d’enrichir le pain, les biscuits, les gâteaux, les pâtes et les bouillies locales en protéines et en fibres. Cette approche est particulièrement pertinente dans le contexte africain pour lutter contre les carences nutritionnelles et les “calories vides”. La drêche peut également être transformée en barres de céréales, crackers ou snacks soufflés. Enfin, ses propriétés en font un substrat excellent et peu coûteux pour la culture de champignons comestibles comme les pleurotes.
Les levures usagées et autres résidus : un trésor de vitalité
Le résidu de levure récupéré après fermentation, ou lie de bière, est un autre sous-produit stratégique. Il représente une source naturelle et concentrée de vitamines B (potentiellement B12), d’acides aminés, de sélénium et de chrome. Ces levures sont utilisées pour élaborer des compléments alimentaires naturels, essentiels pour la vitalité générale, l’amélioration de la peau, des cheveux et des ongles, et la lutte contre la malnutrition. Elles trouvent également une place de choix dans l’alimentation humaine sous forme de pâte à tartiner nutritive et savoureuse, ou d’extraits de levure utilisés comme exhausteurs de goût naturels pour remplacer le glutamate dans les soupes et les plats cuisinés. En cosmétique et biotechnologie, les extraits de levure, riches en peptides et antioxydants, sont valorisés dans les soins de la peau, et peuvent produire des bêta-glucanes destinés à stimuler l’immunité.
Même les résidus de filtration (les lies ou le trub), qui sont des particules solides de protéines, tanins et résines de houblon, trouvent leur utilité. Riches en matière organique, elles constituent un engrais et un amendement de sol naturel. Des études explorent même leur capacité à agir comme bio-sorbants pour la dépollution des eaux contaminées. Enfin, les eaux usées de brasserie, bien que nécessitant un traitement, contiennent des nutriments qui les rendent aptes à l’irrigation agricole. Leur matière organique permet en outre une digestion anaérobie pour produire du méthane (biogaz), une source d’énergie pour la brasserie elle-même, ou d’être transformées en bioplastiques biodégradables (PHA) par des bactéries.
La bière sans alcool et les compléments : piliers de l’innovation agroalimentaire régionale
Le potentiel de l’outil industriel brassicole va au-delà de la valorisation des seuls sous-produits pour s’étendre à la production de boissons saines et de compléments alimentaires innovants, positionnant l’Afrique centrale comme un leader régional.
L’impératif de la bière sans alcool pour un marché ciblé
La réutilisation de l’outil industriel existant permet une mise en route rapide de la production de bière sans alcool, en privilégiant des méthodes à faible consommation énergétique. Ce produit est stratégique, car il répond aux besoins d’une population jeune, urbaine et s’adapte aux régions de tradition musulmane. Le marché de la bière sans alcool trouve un débouché évident à l’exportation, capitalisant sur le dynamisme des pays voisins (Angola, Rwanda, Ouganda). La centralité de la République Démocratique du Congo et ses frontières étendues avec neuf pays constituent un avantage logistique majeur pour rayonner dans toute l’Afrique centrale, que ce soit via le fleuve Congo ou le réseau routier. Pour s’imposer, l’offre doit se bâtir sur la crédibilité en insistant sur la formation, la qualité, et une communication claire : « sans alcool, local, sain, pour tous ».
Le modèle de l’ancrage local et de l’innovation en santé
Un élément fondamental de cette stratégie est le partenariat avec les agriculteurs locaux. Ce modèle assure un approvisionnement direct et tracé en matières premières (orge, maïs, sorgho, houblon), garantissant la réduction des coûts et un ancrage solide au tissu économique national.
L’innovation s’exprime également dans le développement de compléments alimentaires locaux. Outre la valorisation de la levure et du malt pour la vitalité, il est pertinent de les enrichir en protéines végétales locales (spiruline, soja) pour cibler spécifiquement les besoins nutritionnels de la population africaine, notamment les enfants et les femmes enceintes souffrant de carences protéiques. Le site de production a la possibilité d’évoluer vers l’intégration de plantes médicinales locales (quinquina, artemisia pour le paludisme, extraits anti-diarrhéiques) afin de créer une gamme unique de produits « bien-être et santé » en Afrique centrale.
Impacts sociétaux et défis : le chemin vers la souveraineté industrielle
Le développement de cette filière de valorisation ne se limite pas à des avantages économiques ; il génère un impact politique et social profond, tout en imposant de surmonter des obstacles majeurs.
Le quadruple impact positif : économique, politique, régional et social
Sur le plan économique, l’effet est immédiat : création d’emplois, maintien de la valeur ajoutée au niveau local et diversification des débouchés agricoles. La création de nouvelles PME, non liées directement à la brasserie (transformation de la drêche en farine, production de champignons), est un moteur d’entrepreneuriat pour les jeunes.
Sur le plan politique, l’impact est non moins stratégique : il renforce la sécurité alimentaire par la création de produits nutritifs abordables , nourrit la fierté nationale et valorise la souveraineté industrielle.
Au niveau régional, la centralité de la République Démocratique du Congo facilite la distribution vers toute l’Afrique centrale, permettant l’exportation de la bière sans alcool et de compléments alimentaires spécifiques vers les ONG, les marchés urbains ou les cantines scolaires lorsqu’elles existent. Ce modèle crée ainsi un écosystème industriel vertueux où le rejet de l’un devient la ressource de l’autre, promouvant la durabilité.
Les défis majeurs à la réussite de la filière
La réalisation de ce potentiel nécessite une approche pragmatique face aux défis logistiques, technologiques et réglementaires qui conditionnent le succès de ces nouvelles filières.
La grande périssabilité de la drêche est le principal obstacle opérationnel. Très humide, elle se dégrade rapidement, souvent en l’espace de deux à trois jours seulement. Une logistique de collecte et de transformation extrêmement rapide est donc impérative, ce qui nécessite un réseau de transport fiable et bien coordonné. L’alternative consiste à implanter des unités de transformation à proximité immédiate des brasseries pour traiter la drêche sans délai, par des procédés de séchage ou d’ensilage. L’investissement dans le séchage est particulièrement critique pour l’alimentation humaine, car il garantit la stabilité et la sécurité du produit final.
La transition vers la haute valorisation, notamment pour l’alimentation humaine ou la production de bioplastiques et de biogaz, exige des investissements initiaux importants et l’acquisition de technologies spécifiques. Les capitaux sont nécessaires pour l’achat d’équipements de séchage, de mouture et de conditionnement répondant aux normes industrielles. Il est également essentiel de développer les capacités de recherche et de développement pour adapter les technologies de transformation aux céréales locales (maïs, sorgho) et aux plantes médicinales régionales. Sans cet effort technologique, la filière restera cantonnée à des usages simples et moins rentables comme la distribution de drêche fraîche au bétail.
L’introduction de nouveaux produits alimentaires dérivés de ce qui était considéré comme un déchet requiert un travail de fond sur la réglementation. Les autorités doivent établir des normes sanitaires claires et rigoureuses pour ces produits (farines enrichies, compléments alimentaires) afin d’assurer la sécurité et la traçabilité. Parallèlement, un effort de sensibilisation est fondamental pour informer les consommateurs sur les bénéfices nutritionnels et la qualité de ces nouveaux produits, combattant ainsi toute réticence culturelle ou perception négative. La communication doit valoriser l’aspect sain, local et durable de l’offre pour garantir son acceptation sur le marché.
Conclusion
Les sous-produits de la bière en Afrique représentent une ressource stratégique sous-exploitée. Le succès de ce développement repose sur la capacité des acteurs, y compris les nouveaux repreneurs comme Synergy Ventures Holdings Ltd, à coordonner les investissements technologiques, à maîtriser les défis logistiques de la périssabilité et à obtenir une adhésion réglementaire et publique, faisant ainsi de l’Afrique un moteur de l’innovation agroalimentaire durable.
Agriculture et agroalimentaire sont des vecteurs importants de diversification des économies africaines. L’Institut Africain de la Réflexion Stratégique y consacre des travaux avec l’appui de ses experts. Une telle diversification, répondant également aux besoins physiologiques des populations locales a besoin d’investisseurs dimensionnés mais offre également de nombreuses opportunités aux acteurs économiques locaux et au développement de l’économie circulaire. La mise en place de politiques publiques d’intelligence économique et d’intelligence territoriale pourrait contribuer au développement de ce type d’activité notamment par l’instauration d’un cadre réglementaire dédié et en facilitant le développement de coopératives spécialisées.