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La guerre des écrans : les droits de diffusion de la CAN 2025, entre division et ambition
Derrière les buts et les célébrations s'est livrée une bataille silencieuse mais décisive pour le contrôle des écrans, révélant les fractures économiques, culturelles et politiques d'un continent en pleine transformation médiatique.
La Coupe d'Afrique des Nations 2025, qui s'est déroulée au Maroc entre décembre 2025 et janvier 2026, restera dans les mémoires bien au-delà du terrain de jeu. Derrière les buts et les célébrations s'est livrée une bataille silencieuse mais décisive pour le contrôle des écrans, révélant les fractures économiques, culturelles et politiques d'un continent en pleine transformation médiatique.
Au cœur du conflit, une tension fondamentale oppose désormais deux visions du football africain. D'un côté, la Confédération Africaine de Football, soucieuse de maximiser les revenus de ses compétitions pour financer le développement du football continental. De l'autre, les télévisions publiques d'Afrique francophone, gardiennes d'un accès populaire au sport, qui voient dans la marchandisation croissante des droits une menace pour la dimension sociale et culturelle de la CAN.
En tant que partenaire exclusif de la CAF pour les compétitions majeures entre 2023 et 2025, New World TV détient l’ensemble des droits de diffusion pour l’Afrique subsaharienne. Ces droits couvrent la télévision gratuite dans toutes les langues, ainsi que la télévision payante en anglais, espagnol, portugais et dans plusieurs langues locales. Ce modèle choisi pour commercialiser les droits, confié à l'opérateur togolais New World TV, a rapidement montré ses limites. En privilégiant la revente de sous-licences à des opérateurs payants comme Canal+ ou SuperSport, ce système a réduit l'accès gratuit à seulement trente-trois matchs sur cinquante-deux pour de nombreux pays francophones. Une rupture avec les éditions précédentes où la quasi-totalité de la compétition restait accessible en clair, déclenchant une fronde inédite des diffuseurs publics. Or Canal+ annonce officiellement le 7 novembre 2025 avoir, via SuperSport (filiale de MultiChoice rachetée par Canal+ en septembre 2025), conclu un accord avec la CAF pour les droits de diffusion de la CAN 2025 dans les pays d'Afrique subsaharienne anglophone et lusophone. Sous la houlette de Papa Alle Niang, directeur général de la Radio Télévision Sénégalaise, un collectif de télévisions nationales a dénoncé ce qu'il qualifie d'injustice flagrante. Leur argument frappe par sa force symbolique : comment justifier que des citoyens, dont les impôts financent les sélections nationales, doivent ensuite payer un abonnement privé pour suivre leurs propres représentants ? Cette question dépasse le simple cadre sportif pour toucher à la souveraineté culturelle africaine face à la marchandisation globale du football.
La situation a mis en lumière des disparités régionales frappantes. Alors que les pays francophones luttaient pour l'accès aux matchs, les diffuseurs publics d'Afrique anglophone et lusophone bénéficiaient d'accords plus favorables, parfois complets. Ce traitement différencié a ravivé le spectre des fractures linguistiques héritées de la colonisation, désormais transposées dans l'économie contemporaine des médias. L'Afrique du Sud, par exemple, a obtenu grâce à la South African Broadcasting (SABC) la diffusion intégrale des cinquante-deux rencontres, créant un précédent qui sert désormais de référence aux négociations.
Ce serait en raison de défaillances financières et techniques de New World TV, que la CAF s'est tournée vers SuperSport, le géant sud-africain de la télévision sportive. Ce retour à un acteur historique, adossé au puissant groupe MultiChoice (Canal+), a offert à la CAF la garantie de revenus et la qualité technique qu'elle recherchait. Mais il a aussi consacré la domination croissante de la télévision payante sur le continent, laissant en suspens la question de l'accessibilité pour les populations les plus modestes. Les conséquences de cette restriction d'accès ne se sont pas fait attendre. Partout où le signal légal devenait partiel ou coûteux, les pratiques de contournement ont explosé. Plateformes IPTV illégales, sites de streaming pirate, retransmissions sauvages sur les réseaux sociaux : la CAN 2025 a connu une prolifération sans précédent de circuits clandestins. Ce phénomène a mis en péril les revenus publicitaires des chaînes officielles tout en révélant un paradoxe fondamental : plus l'accès légal se restreint, plus l'écosystème pirate prospère.
C'est précisément sur ce terrain que le Maroc, pays hôte, a choisi d'engager une bataille décisive. Conscient que l'organisation de la Coupe du Monde 2030, qu'il co-préparera avec l'Espagne et le Portugal, exigera une maîtrise totale de la chaîne de diffusion, le Royaume a transformé la CAN en laboratoire de sa stratégie anti-piratage. Coopération judiciaire internationale avec INTERPOL, technologies de détection en temps réel, blocage dynamique des flux illégaux : le dispositif déployé est inédit en Afrique. Cette mobilisation dépasse la simple protection des droits pour viser un objectif plus large : installer le Maroc comme un acteur fiable du marché mondial des grands événements sportifs. Pour le Maroc, les enjeux dépassent largement le cadre sportif. La CAN 2025 sert de répétition générale avant le rendez-vous mondial de 2030. La réussite technique de la production, la capacité à sécuriser les flux numériques et la fluidité de la distribution internationale constituent désormais des arguments diplomatiques dans la course au prestige global. En démontrant qu'il peut produire un signal de classe mondiale et protéger les intérêts commerciaux associés, le Royaume consolide sa position de future plaque tournante du sport entre l'Afrique et l'Europe.
Parallèlement à ces tensions continentales, la CAN 2025 a connu une expansion internationale remarquable. Jamais auparavant la compétition n'avait bénéficié d'une couverture aussi large en Europe, où plus d'une vingtaine de diffuseurs ont proposé l'intégralité des matchs, parfois même en clair. Des chaînes comme Channel 4 au Royaume-Uni ont établi des records d'audience, répondant à l'intérêt croissant pour les stars africaines évoluant dans les championnats européens et à la présence d'importantes diasporas. Ce succès extérieur a toutefois accentué un contraste saisissant : tandis que le public européen bénéficiait d'un accès fluide et complet, une partie du public africain se voyait limitée dans son propre continent.
Mais la leçon la plus profonde de cette édition réside sans doute dans l'importance de l'adhésion populaire. Le football africain tire sa force de ses supporters, de ses marchés animés, de ses cafés et de ses salons où se rassemblent les communautés. Un modèle de diffusion qui marginaliserait cette base risque d'éroder l'essence même de la CAN, transformant ce qui fut longtemps une fête partagée en un produit de consommation réservé à une élite.
Au-delà des stades marocains et des célébrations éphémères, la CAN 2025 aura donc raconté une histoire plus durable : celle d'un continent en quête de maîtrise de son image, d'un pays hôte qui affirme ses ambitions mondiales, et d'un football africain qui cherche encore son équilibre entre rentabilité économique et appartenance populaire. Le tournoi s'est achevé, mais la partie des droits télévisés, elle, ne fait que commencer, annonçant des recompositions médiatiques qui façonneront l'avenir du sport sur le continent pour les années à venir.