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Malawi – France : un accord sur les terres rares qui interpelle la souveraineté industrielle africaine

Stéphane MORTIER

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Le 3 septembre 2026, le groupe français Carester a signé un accord avec la société australienne Lindian Resources, propriétaire du gisement de terres rares de Kangankunde au Malawi. Ce partenariat industriel et technologique entre la France et le Malawi, mérite un analyse plus approfondie. Il ne s’agit pas d’un simple contrat commercial : il révèle les ressorts profonds de la compétition mondiale pour les matières critiques et pose, avec un angle inédit la question du rôle de l’Afrique dansles chaînes de valeur stratégiques.

Malawi – France : un accord sur les terres rares qui interpelle la souveraineté industrielle africaine

Stéphane MORTIER

Le 3 septembre 2026, le groupe français Carester a signé un accord de services technologiques et un contrat d’enlèvement contraignant de dix ans avec la société australienne Lindian Resources, propriétaire du gisement de terres rares de Kangankunde, dans le district de Balaka, au Malawi. Cet accord, présenté comme un partenariat industriel et technologique entre la France et le Malawi, mérite un analyse plus approfondie. Il ne s’agit pas d’un simple contrat commercial : il révèle les ressorts profonds de la compétition mondiale pour les matières critiques et pose, avec un angle inédit, la question du rôle de l’Afrique dans les chaînes de valeur stratégiques.

Trois (ou quatre) acteurs pour un accord

Le montage est complexe. Lindian Resources, société australienne spécialisée dans l’exploration minière, exploite le gisement de Kangankunde. Carester, spécialiste français de la séparation des terres rares, apportera sa technologie et son ingénierie pour le développement d’une unité de séparation d’oxydes. Mais le circuit ne s’arrête pas là : le concentré de monazite extrait à Kangankunde transitera par une usine hydrométallurgique que Lindian a acquise au Kazakhstan, à Stepnogorsk, avant que les produits transformés (oxydes de qualité « aimant », carbonate de terres rares lourdes) ne soient achetés par Carester pour alimenter son usine Caremag, actuellement en construction. L’État français soutient Caremag à hauteur d’environ 106 millions d’euros, complétés d’après les sources disponibles par 110 millions d’euros d’investissements japonais via Japan Organization for Metals and Energy Security (JOGMEC) et Iwatani (Énergie), pour un total de 216 millions d’euros. L’ambition affichée est de reconstruire en France une filière intégrée de séparation des terres rares, de la matière première aux aimants permanents, et réduire une dépendance stratégique devenue insoutenable. Ce qui est surprenant dans cette ambition française est le besoin de capitaux japonais et américains (12,5 % de Carester est détenue par l’américain USA Rare Earth).

Réduire la dépendance à la Chine, une opportunité, ou pas, pour le Malawi

Il faut mesurer l’ampleur du déséquilibre que cet accord cherche à corriger. La Chine assure entre 60 et 70 % de la production minière mondiale de terres rares et plus de 90 % de leur raffinage. Les aimants permanents utilisés dans l’industrie européenne sont aujourd’hui entièrement raffinés en Chine. Le néodyme, le praséodyme, le dysprosium et le terbium sont indispensables la transition énergétique : moteurs de véhicules électriques, éoliennes, électronique grand public, applications de défense. La France assurait, au début des années 1980, la moitié du raffinage mondial. La montée en puissance chinoise à partir des années 1990 a progressivement effacé cette capacité. L’accord de septembre 2026 s’inscrit donc dans une stratégie de reconquête industrielle assumée par Paris.

Du point de vue du Malawi, l’accord présente des opportunités indéniables. Le gisement de Kangankunde est exceptionnel : 261 millions de tonnes de ressources titrant 2,19 % d’oxydes de terres rares, avec une zone de démarrage à haute teneur de 26 millions de tonnes. La production annuelle est estimée à environ 15.300 tonnes de concentré de monazite à 55 % de terres rares, sur une durée prévue de 45 ans. Selon l’étude de faisabilité de Lindian, le projet pourrait générer 114 millions de dollars par an pendant 40 ans. L’accord prévoit aussi le développement d’une unité de séparation d’oxydes au Malawi, une avancée par rapport à la simple exportation de concentré brut. Pour les entreprises locales au Malawi, des retombées sont attendues dans la logistique, la construction, la maintenance, la restauration et les services professionnels, comme prévu par la Mines and Minerals Act de 2023. Mais au-delà des annonces, le circuit qui se dessine n’est pas si simple : le concentré malawien passe d’abord par le Kazakhstan, où il est transformé, avant que les produits finis ne rejoignent la France. La valeur ajoutée la plus stratégique (la séparation des terres rares lourdes) se fera hors du Malawi. Le pays fournit la ressource, mais la technologie de transformation reste détenue par les autres parties à l’accord. L’unité de séparation d’oxydes prévue au Malawi est une avancée, mais elle ne couvre qu’une infime partie de la chaîne.

Souveraineté et réflexion stratégique

C’est ici que la réflexion stratégique africaine doit s’exercer. L’accord France-Malawi sur les terres rares n’est ni un scandale ni une opportunité. Il montre que la compétition pour les matières critiques est engagée, que l’Europe cherche des alternatives à la dépendance chinoise, et que l’Afrique (en l’occurrence le Malawi) se trouve au cœur de cette compétition. La question n’est pas de savoir si le Malawi doit ou non coopérer avec la France. La question est de savoir à quelles conditions et avec quelle stratégie il doit le faire. Un partenariat industriel et technologique n’a de sens pour un pays africain que s’il produit des effets durables : transfert de compétences, formation locale, développement d’un tissu industriel national, accès à la technologie et non simple accès à la ressource. Le risque est celui d’une nouvelle configuration de l’échange inégal : le Malawi exporte une matière première stratégique, le Kazakhstan assure une première transformation, la France capte la valeur ajoutée technologique et industrielle et reverse des dividendes aux actionnaires étrangers. Le pays qui détient la ressource reste dépendant des capacités de transformation étrangères.

Face à ce type d’accord, l’Institut Africain de la Réflexion Stratégique peut formuler trois recommandations :

  • Premièrement, exiger des clauses de transfert technologique effectif. Un accord qui mobilise la technologie de Carester doit prévoir des mécanismes contraignants de formation, de certification et de montée en compétences des ingénieurs et techniciens malawiens. La technologie ne se transfère pas par la simple présence d’une usine sur le sol national : elle se transfère par les hommes et les femmes qui la maîtrisent ;

  • Deuxièmement, négocier une montée en gamme progressive dans la chaîne de valeur. Le Malawi doit se donner les moyens de passer de l’extraction à la transformation primaire, puis à la séparation, puis à la fabrication de produits finis (oxydes, alliages, aimants). Chaque étape franchie est une étape de souveraineté gagnée. Les contrats d’enlèvement de longue durée doivent être accompagnés d’engagements réciproques sur le développement industriel local ;

  • Troisièmement, construire une stratégie africaine coordonnée des matières critiques. Le Malawi n’est pas seul. La République démocratique du Congo, l’Afrique du Sud, la Tanzanie, le Burundi et d’autres pays africains détiennent des gisements de terres rares et de métaux critiques. Une plateforme africaine de coordination, sur le modèle de ce que l’Union africaine esquisse pour les minerais stratégiques, permettrait de négocier en position de force, de mutualiser les infrastructures de transformation et de peser collectivement dans les chaînes de valeur mondiales.

L’accord entre Carester, Lindian Resources et l’écosystème industriel malawien n’est pas un événement isolé. La France et l’Union européenne cherchent à sécuriser leurs approvisionnements en matières critiques, la Chine renforce son contrôle sur le raffinage, et les États-Unis déploient leurs propres stratégies. L’Afrique est un champ de cette compétition, le terrain de bataille d’une guerre économique dans laquelle elle ne joue pas, ou peu. Le Malawi a une carte à jouer avec le gisement de Kangankunde, l’un des plus prometteurs au monde. Mais une ressource ne fait pas une puissance industrielle. Ce qui fait une puissance, c’est la capacité à décider, à maîtriser, à établir les règles et enfin à transformer passer de la captation de rente à la construction d’une souveraineté industrielle.


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