Par Stéphane Mortier, Secrétaire Général IARS
L’annonce faite par Donald Trump le 16 janvier 2026 d’un « Conseil pour la paix » a été présentée comme une innovation diplomatique destinée à refonder la manière dont les États-Unis interviennent dans les zones de conflit. Bien que ce dispositif ait d’abord été évoqué dans le contexte du Moyen-Orient, le document fourni montre qu’il s’inscrit dans une dynamique plus vaste, déjà expérimentée en Afrique. La région des Grands Lacs et le Nigeria apparaissent ainsi comme des terrains où s’est esquissé, avant même son officialisation, le modèle diplomatique que ce Conseil entend désormais systématiser.
Ce nouveau paradigme repose sur une conception profondément transactionnelle de la paix (à l’instar de la justice américaine). La stabilisation politique n’est plus recherchée par le biais d’institutions multilatérales ou de processus onusiens, jugés coûteux, lents et inefficaces, mais par des accords bilatéraux fondés sur l’échange direct d’intérêts stratégiques. Dans cette logique, la paix devient indissociable de l’accès aux ressources critiques et de la sécurisation des chaînes d’approvisionnement indispensables à l’économie américaine. La question des minerais stratégiques y occupent une place centrale, notamment face à la concurrence chinoise. Cette redéfinition des priorités s’accompagne d’un recul des conditionnalités démocratiques et des préoccupations liées aux droits humains, au profit d’une recherche de stabilité immédiate et d’efficacité politique.
La région des Grands Lacs offre l’illustration la plus aboutie de cette diplomatie du « deal » comme aime à l’appeler le Président des États-Unis. Les Accords de Washington pour la Paix et la Prospérité, signés en décembre 2025 entre la République Démocratique du Congo et le Rwanda sous l’égide directe de Donald Trump, reposent sur un échange explicite entre sécurité et intérêts économiques. Le retrait des forces rwandaises de l’Est de la République Démocratique du Congo et la neutralisation des groupes armés y sont associés à des promesses d’investissements américains massifs dans les infrastructures minières et énergétiques, ainsi qu’à un accès privilégié des entreprises américaines aux ressources du sous-sol congolais. Ce processus se déroule en parallèle d’un effacement progressif des dispositifs multilatéraux, notamment de la MONUSCO, qui serait remplacée par un mécanisme bilatéral de coordination sécuritaire soutenu par des conseillers américains. La paix devient alors non plus un objectif collectif porté par la communauté internationale, mais un arrangement stratégique négocié directement sous arbitrage américain et cela au grand dam des médiateurs de l’Union Africaine emmenés par l’ancien Président togolais Faure Gnassingbé.
Au Nigeria, la même logique se manifeste sous une forme plus militaire. L’implication américaine rompt avec la prudence des administrations précédentes. Des frappes aériennes directes contre les groupes affiliés à l’État islamique ont été autorisées, accompagnées d’une pression diplomatique accrue sur Abuja. La reclassification du Nigeria comme « pays particulièrement préoccupant (CPC1) » en matière de liberté religieuse ouvre la voie à des sanctions potentielles, tandis que les ventes d’armes américaines sont désormais accordées sans les conditionnalités habituelles liées aux droits humains. Cette approche privilégie l’efficacité opérationnelle et la démonstration de force, tout en plaçant le gouvernement nigérian dans une relation de dépendance stratégique vis-à-vis de Washington. Là encore, l’intervention contourne les cadres régionaux et multilatéraux, au profit d’une relation bilatérale directe où la souveraineté nationale s’ajuste aux impératifs sécuritaires américains.
Mais au-delà des cas africains eux-mêmes, l’élément le plus structurant réside dans l’impact de ce modèle sur la diplomatie multilatérale. Le Conseil pour la paix consacre une marginalisation assumée des Nations-Unies comme acteur central de la gestion des conflits. Depuis la fin de la guerre froide, l’ONU s’était imposée comme la plateforme privilégiée de médiation, de maintien de la paix et de légitimation des interventions internationales. Or, la doctrine portée par Donald Trump considère ces mécanismes comme contraignants, coûteux et peu adaptés à une logique d’efficacité immédiate. En leur substituant des structures ad hoc pilotées par Washington, le Conseil pour la paix ne se contente pas de contourner l’ONU : il en redéfinit implicitement la pertinence. Ce qui correspond aux multiples retrait des États-Unis des organismes multilatéraux.
Cette reconfiguration affecte également l’Union Africaine (UA), dont le rôle dans la prévention et la résolution des crises sur le continent s’en trouve fragilisé. Depuis deux décennies, l’UA s’était progressivement affirmée comme un acteur central de la sécurité africaine, développant des mécanismes de médiation, des forces régionales et une architecture de paix reposant sur le principe de « solutions africaines aux problèmes africains ». Or, la logique du Conseil pour la paix court-circuite cette ambition. En négociant directement avec certains États considérés comme partenaires stratégiques, Washington contourne les cadres africains collectifs et réduit l’UA à un rôle périphérique, souvent informatif plutôt que décisionnel.
Cette marginalisation a plusieurs conséquences. Elle affaiblit la capacité de l’UA à imposer des solutions consensuelles, favorise des accords bilatéraux asymétriques et fragmente davantage l’espace politique africain. Les États intégrés aux dispositifs américains deviennent des pôles de stabilité sous influence extérieure, tandis que ceux qui restent en dehors risquent d’être relégués dans des zones d’instabilité durable. La cohésion régionale, déjà fragile, s’en trouve menacée, tout comme la crédibilité de l’UA en tant qu’acteur autonome de sécurité collective.
L’effacement progressif des Nations-Unies et de l’Union Africaine ne signifie pas seulement une perte d’influence institutionnelle ; il traduit une transformation profonde de la gouvernance de la paix internationale. Celle-ci n’est plus conçue comme un bien public mondial ou continental, garanti par des organisations collectives, mais comme un produit stratégique négocié par une puissance dominante avec des partenaires sélectionnés. En Afrique, cette mutation redessine inéluctablement les rapports de souveraineté, d’influence et de dépendance.
Ces dynamiques révèlent également une cohérence stratégique plus large. L’administration Trump cherche à instaurer un modèle d’intervention reproductible, fondé sur des accords économiques conditionnant la paix, sur la mise à l’écart des institutions multilatérales et sur l’acceptation pragmatique de régimes autoritaires dès lors qu’ils garantissent stabilité et coopération stratégique. Dans cette perspective, l’Afrique devient un ensemble d’espaces d’expérimentation d’une nouvelle diplomatie américaine, où la paix est traitée comme un instrument de puissance et un levier d’influence économique.
Il est donc possible de déduire que l’implication des États-Unis dans la région des Grands Lacs et au Nigeria ne relève pas seulement de réponses ponctuelles à des crises locales, mais constitue bien le prélude à une architecture diplomatique plus vaste. Le Conseil pour la paix ne ferait que formaliser et institutionnaliser une pratique déjà en cours : une diplomatie transactionnelle, bilatérale et stratégiquement orientée, qui redéfinit non seulement les modalités d’intervention internationale, mais aussi la place même des Nations-Unies et de l’Union Africaine dans la gestion de la paix mondiale.
- La liste des Countries of Particular Concern (CPC) comprend les pays qui ont commis ou toléré de graves violations de la liberté religieuse en vertu de la Loi américaine sur la liberté religieuse internationale (IRFA) : Birmanie, République populaire de Chine, Cuba, Érythrée, Iran, République populaire démocratique de Corée, Nicaragua, Pakistan, Russie, Arabie saoudite, Tadjikistan et Turkménistan. Le Nigeria y a été ajouté le 31 octobre 2025. Voir Countries of Particular Concern, Special Watch List Countries, Entities of Particular Concern – United States Department of State ↩︎