Par : Gédéon CHOMBA, Dadou MOANO & Stéphane MORTIER
Image d’illustration générée par ChatGPT
Le 15 novembre 2025, le gouvernement congolais et le groupe politico-militaire AFC/M23 ont signé au Qatar un Accord-cadre présenté officiellement comme une « avancée vers une paix durable ». Il fait suite à l’Accord de paix entre la RDC et le Rwanda, signé à Washington le 27 juin 2025. Sur le plan opérationnel, cet Accord-cadre reprend deux protocoles déjà approuvés et en annonce six nouveaux, portant sur la sécurité, la gouvernance, le retour de l’autorité de l’État et la justice transitionnelle.
Cependant, au-delà de la dimension politico-militairo-sécuritaire, cet Accord constitue un mouvement stratégique majeur dans lequel la RDC, le Qatar et les États-Unis projettent leurs intérêts économiques, énergétiques, sécuritaires et géopolitiques. Cet Accord historique, qui s’appuie sur la Déclaration de principes signée le 25 avril 2025, répond aux préoccupations essentielles que la RDC n’a cessé de soulever concernant le respect de ses frontières, le désarmement des groupes armés et le rétablissement de la stabilité. L’Accord établit fermement des dispositions relatives au respect de l’intégrité territoriale de la RDC et à l’interdiction des hostilités, garantissant ainsi la protection et le maintien de la souveraineté congolaise.
Il s’agit dans un premier temps de présenter le statut de l’Accord-cadre pour ensuite proposer une lecture du « dessous des cartes » qu’il sous-tend.
Un Accord-cadre ?
Il est important de revenir sur l’Accord de paix entre la RDC et le Rwanda signé aux États-Unis le 27 juin 2025. D’une manière générale, le statut d’un Accord de paix en droit international est considéré comme un acte juridique de nature conventionnelle et relève du régime des traités internationaux. Mais dans le cas présent, ce statut a été quelque peu remis en question notamment dans un article publié par trois experts africains (Eugène Pascal Parfait NKILI MBIDA, Vetinkpon Gilbert KINGBE, Christian LOSEKA MITAMBO mwene RUKAKIZA), intitulé « L’Accord de paix du 27 juin 2025 entre la RDC et le Rwanda : trompe-l’œil juridique ou Trump à l’œil stratégique ». Ces derniers évoquent l’irrégularité du consentement des parties. En effet, il existerait un antagonisme entre l’objet de l’Accord du 27 juin 2025 et les énoncés constitutionnels congolais et rwandais. Les Constitution de la République Démocratique du Congo et du Rwanda (respectivement en leurs articles 214 et 168), stipulent que les traités de paix ne peuvent être ratifiés ou approuvés qu’en vertu d’une loi ou après autorisation du Parlement. Ce qui a fait défaut dans l’Accord de paix qui nous concerne ici. Sans entrer dans les détails du droit international, cette situation tend à faire observer avec prudence cet Accord de paix. Toutefois, comme le souligne les auteurs, la RDC et le Rwanda s’étant jusqu’ici illustrés par des sorties médiatiques des membres de leurs classes politiques qui prennent acte de la dynamique positive que cet Accord peut enclencher, il est peu probable à ce jour, qu’une déclaration de nullité soit notifiée par l’une ou l’autre partie.
Quant à l’Accord-cadre de Doha du 15 novembre 2025, puisqu’il découle de l’Accord de paix signé à Washington, il serait possible d’y émettre les mêmes réserves juridiques. Ici, l’Accord-cadre est juridiquement contraignant pour les parties signataires en vertu du principe de leur volonté mutuelle de mettre fin au conflit à condition que cette volonté soit de bonne foi. Il engage ainsi la responsabilité politique et morale des deux camps, même s’il ne peut pas être formellement enregistré comme un Traité. Or, il ne s’agit pas d’un traité au sens de la Convention de Vienne de sur le droit des traités, car il est conclu entre un Etat souverain, la RDC et un groupe armé non-étatique, l’Alliance Fleuve Congo/Mouvement du 23 mars (AFC/M23). Il peut alors être considéré comme une « feuille de route » établissant les sujets sur lesquels des négociations spécifiques devront être menées (arrangements sécuritaires, justice transitionnelle, restauration de l’autorité de l’État, etc.).
Il semble qu’au-delà des aspects purement juridiques de ces Accords se cachent des enjeux stratégiques majeurs qui dépassent largement les parties signataires. De plus, notons qu’à la suite de la signature de l’Accord-cadre de Doha, un membre de la délégation du M23, avait alors souligné dans une déclaration que ce texte ne contient « aucune clause contraignante » et qu’il ne modifie pas « la situation sur le terrain ». La volonté des parties et le principe de bonne foi ne sont-ils pas noyés dans des considérations bien éloignées du conflit, objet même de l’Accord de paix.
La paix comme ressource stratégique
L’Accord de Washington et l’Accord-cadre de Doha doivent être interprétés comme des instruments de stabilisation préalable à l’investissement massif, tant pour la RDC que pour le Rwanda. La paix devient ici un outil de construction d’un environnement propice à l’implantation d’acteurs financiers externes, en particulier américains et qataris. Le fait que ces deux États, États-Unis et Qatar (et dans une moindre mesure le Togo désigné comme médiateur de l’Union Africaine), s’impliquent dans la résolution d’un conflit qui s’est installé depuis plusieurs décennies au cœur de l’Afrique des Grands Lacs n’est pas anodin.
Pour les États-Unis, il s’agit d’une stratégie de stabilisation pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement, notamment en minerais stratégiques. C’est pour cette raison que les USA soutiennent le processus de Doha, bien qu’avec une approche différente des qataris (voir infra) :
s’assurer l’accès sécurisé aux minerais critiques pour les industries américaines, notamment les secteurs des batteries, micro-composants et énergies renouvelables en plein développement. Washington perçoit alors ces Accords comme autant d’opportunités de :
- renforcer son positionnement dans une région où la Chine est dominante ;
- réduire la volatilité des chaînes d’approvisionnement ;
- encadrer la montée en puissance qatarie en Afrique ;
- limiter l’influence du Rwanda et d’autres acteurs régionaux.
Cette stratégie repose sur le triptyque paix – partenariats – prospérité, dans un cadre où la stabilité est vue comme un prérequis à l’extension des investissements et des approvisionnements américains. Selon The Business & Financial Times, Doha a promis 103 milliards USD d’investissements dans plusieurs pays africains, dont 21 milliards USD pour la RDC (voir ci-dessous). Ivanhoe Mines (la société minière) et la Qatar Investment Authority (QIA) ont signé un MOU suite à un investissement de 500 millions USD : « … soutenir l’exploration, le développement et l’exploitation des minéraux critiques » — ce qui cadre bien avec l’argument d’un “Qatar investisseur stratégique dans les minerais stratégiques de la RDC”.
Pour le Qatar, l’approche stratégique est différente et se lit à travers sa diplomatie financière utilisée comme outil d’influence. Un déploiement coordonné de la médiation politique (processus de Doha) à l’investissement massif pour répondre à une stratégie de diversification et d’expansion économiques. En effet, dans le cadre du conflit qui oppose la RDC et le Rwanda, le Qatar dépasse son rôle de simple médiateur et agit comme puissance financière cherchant à sécuriser des positions stratégiques au cœur de l’Afrique minérale essentiellement. Ainsi, la signature de l’Accord s’inscrit dans un continuum stratégique qataris comprenant :
- la visite d’Al Mansour Holding en RDC (septembre 2025), avec une enveloppe annoncée de 21 milliards USD pour des projets miniers, énergétiques, agricoles, numériques et infrastructurels ;
- 18 mémorandums d’entente sur des investissements stratégiques signés entre le Qatar et la RDC en septembre 2025 (énergie, la santé, les finances, les mines, l’agriculture, l’éducation, les infrastructures) ;
- la visite officielle de l’Emir du Qatar, Sheikh Tamim bin Hamad Al Thani, à Kinshasa le 21 novembre 2025.
Cette stratégie du Qatar repose sur un modèle d’intervention très précis : stabiliser un espace conflictuel, y déployer du capital souverain, structurer des infrastructures critiques, et sécuriser l’accès à des ressources stratégiques (minerais, énergie, agriculture). Selon Afreximbank, Doha a investi 7,2 milliards de dollars sur le continent entre 2012 et 2022. Ces investissements, portés par les fonds souverains et les grandes entreprises de l’Emirat, ciblent l’agriculture, l’énergie, les infrastructures et les industries de services. Comme l’indique Jean-Baptiste NOE dans la Revue Conflit (mai 2025), le Qatar cherche à diversifier ses actifs au-delà du secteur énergétique, tout en consolidant ses partenariats diplomatiques. Cette stratégie, déjà visible en Côte d’Ivoire, au Sénégal ou au Maroc, s’appuie sur des outils mixtes : financements, forums économiques, conventions fiscales, mais aussi soft power humanitaire ou religieux (De Cotonou à Doha, les promesses d’un partenariat stratégique | Conflits : Revue de Géopolitique). Plus concrètement, la stratégie qatarie vise :
- la diversification de leur économie encore trop dépendante des hydrocarbures ;
- le contrôle de corridors logistiques et miniers (plus particulièrement à l’Est du continent africain) ;
- le renforcement de son statut de pivot entre l’Afrique, l’Asie et l’Europe, notamment par le développement de la compagnie aérienne Qatar Airways ;
- l’accumulation d’influence géopolitique et géoéconomique par l’investissement via son fonds souverain (Qatar Investment Authority).
La région des Grands Lacs représente, pour Doha, non seulement un chaînon stratégique dans son réseau d’investissements africains : riche en coltan, cobalt, cuivre, étain, or ; mais aussi en terres agricoles et en potentiel hydroélectrique. Rien donc, tant pour les États-Unis que pour le Qatar n’est fait au hasard : leurs intérêts nationaux priment. Quant aux deux États signataire, la RDC et le Rwanda, au-delà de la résolution du conflit et de ses corollaires, les aspects économiques ne sont pas absents.
Pour la RDC, ces signatures d’Accords par médiateurs interposés s’inscrivent dans une stratégie plus large : transformer une instabilité chronique en plateforme d’opportunités économiques, attirer des capitaux, et renforcer l’autonomie économique, notamment en développant et en renforçant le nouveau Fonds d’Investissement Stratégique (FIS-RDC) créé en août 2025. Ainsi, l’Accord n’est pas seulement une démarche sécuritaire, c’est aussi une action d’intelligence économique, destinée à rendre la RDC plus lisible, plus « bancable » et plus attractive pour les investisseurs étrangers, y compris des fonds souverains. L’objectif final recherché repose sur plusieurs éléments :
- faire émerger un écosystème attractif pour les investissements étrangers (amélioration du climat des affaires, sécurité physique, économique et juridique) ;
- renforcer l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire avec un appui financier extérieur (enjeu de souveraineté) ;
- diversifier l’économie notamment par le biais du Fonds d’Investissement Stratégique pour réduire les dépendances ;
- jouer de la concurrence entre les États-Unis, la Chine, l’Union Européenne, les pays du Golfe, la Turquie,…
Si la partie est bien jouée par la RDC, elle pourrait lui permettre d’atteindre des objectifs économiques importants (diversification des investisseurs, conditionnalités dans les contrats miniers et pétroliers, etc.). A ce sujet, ByTheEast offre une lecture critique concernant « … une “campagne de séduction” stratégique … pour verrouiller l’accès aux ressources minières africaines. ». Entretemps, Euronews souligne le lien explicite dans l’accord entre la paix et les ressources naturelles : « … le désarmement, l’intégration des groupes armés … et le retour des déplacés … » dans un contexte de « ressources naturelles, notamment le tantale, l’or, le cobalt, le cuivre et le lithium ».
Pour le Rwanda, le principal avantage des Accords de Washington et Doha réside dans la neutralisation des Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR). Celles-ci, basées dans l’Est de la RDC, sont considérées par Kigali comme une menace directe à sa sécurité et permettent ainsi de justifier les incursions rwandaises en territoire congolais depuis des décennies. Hormis cet aspect purement politico-militaire, le Rwanda pourrait bien tirer son épingle du jeu avec la mise en œuvre de quelques dispositions de l’Accord de Washington. En effet, l’Accord contient un volet économique (Cadre Régional d’Intégration Économique – REIF) qui prévoit :
- l’intégration économique régionale, facilitant la libre circulation des personnes et des biens ;
- des initiatives communes sur les infrastructures transfrontalières, les zones de commerce et l’énergie partagée.
Au regard de sa position géographique et économique actuelle, cela pourrait renforcer la position du Rwanda et en faire un hub logistique et commercial, notamment en s’inscrivant dans le grand projet du corridor central. De plus, si l’Accord permettait des investissements miniers (et pourquoi pas pétroliers) américains, qataris ou autres dans l’Est de la RDC, il est probable que les couloirs logistiques passent par le Rwanda.
Sur le plan géopolitique, au-delà de sa dimension sécuritaire, le rapprochement diplomatique actuel offre à la RDC une fenêtre stratégique rare : celle de transformer un rapport de force régional longtemps défavorable en levier de puissance économique. Si Kinshasa joue habilement cette partie – en diversifiant ses partenaires, en conditionnant l’accès aux ressources stratégiques et en renforçant la transparence contractuelle – la crise sécuritaire peut devenir un instrument de repositionnement géopolitique. Car dans un contexte où les États du Golfe, la Chine, l’Occident et les puissances africaines rivalisent pour les minerais critiques et l’accès aux marchés, la RDC se trouve paradoxalement en situation de capacité de négociation accrue. Le défi, désormais, est de transformer ce capital diplomatique en souveraineté réelle : industrielle, énergétique et financière. Autrement dit, transformer la paix négociée en paix productive.
Conclusion : vers la guerre économique du temps de paix dans les Grands Lacs ?
L’Accord de paix entre la RDC et le Rwanda et l’Accord-cadre de Doha marquent, à n’en pas douter, une évolution majeure de la gestion des conflits dans les Grands Lacs. Au-delà des aspects purement juridiques, la lecture des stratégies induites par ces Accords démontre que la paix n’est plus uniquement un objectif mais un instrument permettant de déployer des stratégies d’influence économique, tant pour les signataires que pour les médiateurs.
Le Qatar avance avec une stratégie précise : stabiliser pour investir, s’implanter et in fine diversifier son économie. Les États-Unis, eux, cherchent non seulement à protéger leurs chaînes d’approvisionnement, mais aussi à contenir l’influence croissante des puissances du Golfe et de la Chine sur le continent africain. Pour la RDC, cette séquence représente une fenêtre d’opportunité historique mais aussi une zone de risques élevés. Sans une vigilance accrue, le pays pourrait se retrouver grand perdant. Il serait donc nécessaire de protéger les intérêts économiques fondamentaux du pays (mines, hydrocarbures, agriculture, énergie et numérique), afin d’éviter les dépendances critiques et assurer la souveraineté économique. Pour le Rwanda, il pourrait s’agir de toucher les dividendes de la paix et bénéficier indirectement des investissements réalisés en RDC, d’en assurer une partie de la sous-traitance et de la logistique, tout en s’affranchissant de budget sécuritaire hors de leurs frontières.
Il semble que les Accords analysés ici soient une avancée dans la résolution du conflit qui oppose la République Démocratique du Congo et le Rwanda. Toutefois, il ne faudrait pas y voir une solution toute faite, la situation est beaucoup trop complexe pour être balayée d’un revers de main. Le processus de pacification sera long et coûteux. Par contre, si le processus s’enclenche réellement, le volet économique des Accords peut quant à lui s’implémenter beaucoup rapidement. Il faudra alors, pour chaque protagoniste, prendre conscience que l’Accord de paix et ses corollaires, les feront entrer inéluctablement dans une véritable guerre économique, elle-même inscrite dans une guerre économique beaucoup plus vaste. Celui qui maîtrisera l’information, le renseignement économique et qui développera une véritable politique d’intelligence économique augmentera ses chances de gagner des « batailles » sur le champ de la guerre économique. Celui qui n’aura pas cette vision stratégique…perdra.
En somme, les Accords de paix RDC–Rwanda, consolidés à Doha, augurent une phase où la paix devient un instrument de puissance au cœur d’une compétition économique entre Qatar, États-Unis et Chine, offrant à Kinshasa une opportunité stratégique autant qu’un risque de nouvelles dépendances, tandis que Kigali vise les dividendes de la stabilité, dans un rapport de force où seuls ceux qui maîtriseront l’information et l’intelligence économique façonneront l’ordre régional.