Pour une souveraineté africaine fondée sur l’intelligence économique, la durabilité et l’ESG : l’heure du sursaut stratégique

Par Pierre-Samuel Guedj, expert en Durabilité, Investissements & Influences à impact, Président d’Affectio Mutandi & de la commission RSE&ODD du CIAN, Membre senior Institut Africain de la Réflexion Stratégique

Alors que le monde entre dans une ère de rivalités accrues, l’Afrique n’est plus un simple terrain d’observation : elle est devenue un pivot stratégique mondial. Ressources naturelles critiques, biodiversité, potentiel énergétique, essor numérique, dynamisme démographique : le continent concentre les leviers de la transition du XXIᵉ siècle. Et pourtant, trop souvent, l’Afrique demeure observée plutôt qu’écoutée, courtisée plutôt qu’arbitre, convoitée plutôt qu’actrice.

Il est temps de rompre avec cette logique.

L’Afrique doit devenir architecte de son destin stratégique. Et pour cela, trois leviers doivent être activés ensemble, de manière cohérente : l’intelligence économique, la durabilité, et la maîtrise des normes ESG.

Illustration : ChatGpt

1. L’intelligence économique : le chaînon manquant de la souveraineté africaine.

        La compétition mondiale n’est pas seulement militaire ou technologique. Elle est informationnelle. Celui qui maîtrise l’information oriente la décision, influence la norme, négocie mieux, protège mieux, anticipe mieux. Or, dans trop de pays africains, les décisions stratégiques s’appuient encore sur des données produites en majorité… par des acteurs extérieurs : grands bailleurs, multinationales, ONG internationales, cabinets étrangers. Comment construire une souveraineté lorsque les diagnostics, les cartes, les évaluations, les prospectives appartiennent à d’autres ? Le premier acte de souveraineté consiste à reprendre possession de l’information stratégique. À défaut, la relation avec les grandes puissances – qu’elles viennent d’Europe, de Chine, des États-Unis, de Russie, de Turquie ou du Golfe – se déroule en situation d’asymétrie, souvent silencieuse mais toujours déterminante.

        2. La durabilité : un enjeu existentiel devenu enjeu géopolitique. 

          L’Afrique est la première victime du changement climatique, mais elle en détient également l’une des clés : cobalt, cuivre, bauxite, manganèse, terres rares, forêts primaires, gigantesque potentiel solaire, hydraulique et hydrogène. Or la transition mondiale risque de reproduire les mécanismes du passé : extraction brute, pollution locale, valeur ajoutée externalisée, dépendances renforcées. Si l’Afrique ne maîtrise pas la durabilité, d’autres maîtriseront la durabilité à sa place. Et ils le feront en fonction de leurs intérêts, pas de ceux des peuples africains. La durabilité n’est plus un supplément moral : c’est un outil de puissance. C’est aussi un outil de négociation. Et c’est le terrain sur lequel se jouera la souveraineté des ressources pour les 30 prochaines années.

          3. ESG : les nouvelles frontières de la puissance mondiale. 

            Les normes ESG sont aujourd’hui l’équivalent contemporain des organisations commerciales et industrielles du XXᵉ siècle : elles tracent les nouvelles frontières de ce qui est acceptable, finançable, commercialisable. Mais qui élabore ces normes ? Qui les impose ? Qui en tire profit ? Très souvent, ce ne sont pas les pays africains. La conséquence ? Les entreprises locales sont pénalisées ;Les États subissent des contraintes extraterritoriales ; Et les puissances extérieures utilisent l’ESG comme un instrument de géo-influence. Pourtant, les ESG peuvent devenir un atout africain majeur : une marque de confiance, un passeport pour les marchés mondiaux, un outil de transparence et de compétitivité. À condition de ne pas se contenter de les subir, mais d’en devenir co-auteurs.

            Trois leviers qui n’ont de sens que s’ils sont articulés

            Intelligence économique sans durabilité ? C’est la souveraineté de façade. Durabilité sans maîtrise normative ? C’est l’extraversion écologique. ESG sans intelligence économique ? C’est la dépendance réglementaire. L’Afrique doit désormais penser sa stratégie en architecture : information + durabilité + normativité = puissance souveraine. C’est cette trilogie qui permettra :

            • de mieux négocier les contrats miniers et énergétiques ;
            • d’imposer des clauses de valeur ajoutée locale ;
            • de défendre les intérêts numériques et data ;
            • d’attirer des investissements responsables et durables ;
            • de résister aux influences déséquilibrées.

            L’heure du choix : spectatrice ou puissance normative ?

            Le monde est en train de se définir sans l’Afrique. Le risque est clair : devenir un espace d’ajustement de la transition mondiale, et non un architecte de sa gouvernance. L’Afrique n’a pas besoin d’un plaidoyer compassionnel. Elle a besoin d’un projet stratégique. Elle a besoin d’instances continentales capables de produire des normes ESG africaines, adaptées aux réalités locales. Elle a besoin d’États capables de défendre leurs données, leurs entreprises, leurs ressources. Elle a besoin d’une diplomatie économique qui parle d’égal à égal. Ce choix-là est à portée de main.

            Conclusion : pour une Afrique qui définit, non qui subit

            L’Afrique n’a jamais eu autant d’opportunités de peser sur l’avenir du monde. Mais elle n’a jamais couru autant de risques d’être contournée, captée ou normativement enfermée. La question n’est donc plus : “Comment l’Afrique peut-elle s’adapter ?” La vraie question est : “Quand l’Afrique décidera-t-elle d’être la puissance normative du XXIᵉ siècle ?”

            L’intelligence économique, la durabilité et les normes ESG doivent devenir ses instruments de souveraineté. Non pas pour se fermer au monde, mais pour peser dans ses règles. Non pas pour refuser les partenariats, mais pour les rééquilibrer. Non pas pour rompre le dialogue international, mais pour y entrer en puissance.

            Ce choix, seul le continent peut désormais l’assumer. Et le moment, c’est maintenant.

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