Hasnae Chami-Boudrika. Les analyses publiées ici sont personnelles et n’engagent que leur auteure.
Le magazine 1 Hebdo (n°594 « Souveraineté, une Illusion française ? ») consacre un dossier à la souveraineté française et européenne. Un débat riche, mais qui se joue à trois, entre l’Europe, la Chine et les États-Unis. En refermant ce numéro, une question demeure : et si une part de la réponse se trouvait sur le continent africain ? Tant que l’Europe pensera sa souveraineté comme une forteresse, elle se trompera d’échelle. La souveraineté du XXIᵉ siècle ne sera pas un mur, mais un réseau, et l’Afrique en est l’articulation la plus stratégique.
Le philosophe Jean-Yves Pranchère explique que la souveraineté est le pouvoir légal absolu qui n’a de compte à rendre à aucun pouvoir supérieur. Or, dans le modèle européen, les Etats membres délèguent une partie de leur autonomie en restant tout de même souverains via la possibilité de quitter l’UE.
Il ajoute qu’au niveau européen, les conditions de souveraineté partagée sont présentes à travers la monnaie commune et le droit européen, sans pour autant bénéficier du saut confédéral que permettrait la présence d’une défense européenne et d’impôts européens pour financer les politiques publiques européennes.
Dans le contexte européen, le terme « souveraineté » a été employé pour évoquer l’indépendance de la France face aux institutions européennes. De nos jours, ce terme est employé à toutes les occasions pour désigner aussi bien la souveraineté étatique, monétaire, nucléaire, industrielle, budgétaire, énergétique, alimentaire, pharmaceutique, numérique et ainsi de suite.
Justement en parlant du numérique, Sébastien Soriano, haut fonctionnaire, pointe le fait que l’Europe doive être en mesure d’avoir des infrastructures numériques, logicielles et des modèles d’intelligence artificielle afin que ses outils ne soient plus conçus et fournis par les Américains. Il fournit une touche optimiste en épinglant les progrès de l’entreprise néerlandaise ASML sur les semi-conducteurs, les grands opérateurs téléphoniques, les constructeurs réseaux finlandais et suédois ou encore le français Mistral AI.
Dans une perspective de guerre économique accrue, dans un monde où le président chinois parle de « piège de Thucydide », spirale guerrière entre puissances, l’Europe est à la recherche de sa souveraineté pour se protéger des menaces de la compétition internationale.
Patrice Trapier, co-rédacteur en chef du 1 Hebdo, s’interroge sur la possibilité d’une autre voie de souveraineté partagée à l’échelle européenne, pour faire face aux produits chinois à bas prix et au monopole de la tech états-unienne. Le rapport publié par Mario Draghi en 2024 estimait à 800 milliards les investissements nécessaires à l’Union européenne avant de les réévaluer plus récemment à 1200 milliards.
Erik Orsenna, prix Goncourt 1988, affirme quant à lui que la première des souverainetés est l’énergie : énergie personnelle pour ne pas se faire dicter son énergie par d’autres, énergie nationale et énergie économique. Il précise par ailleurs que la France ne pourra pas porter seule sa souveraineté par manque de financement et de marché de taille suffisante pour assurer la rentabilité.
Cependant, la souveraineté nécessite de faire des choix… souvent douloureux. Par exemple, dans l’analogie des « terres rares », la France dispose de lithium. Acceptera-t-elle pour autant une extraction incluant les coûts environnementaux non négligeables ?
Pour nuancer le propos, Pascal Lamy, haut fonctionnaire, rappelle que les mesures de protections mises en place s’apparentent à du « précautionnisme » puisqu’il s’agit essentiellement de mesures pour protéger les populations de risques sanitaires, environnementaux et de sécurité nationale.
Il ajoute que la souveraineté économique ne peut exister dans l’état actuel au niveau européen car il constate que l’économie européenne est fragmentée autour de marchés nationaux ne pouvant constituer un bloc continental pour affronter les Américains et les Chinois. De même que Pascal Lamy incite à la création d’un marché financier européen intégré en vue de canaliser l’importante épargne privée vers des investissements dans l’industrie européenne et dans l’innovation.
Ce constat de fragmentation, posé par Pascal Lamy, est sans doute le plus juste du dossier. Mais il appelle, à mon sens, un prolongement que ce numéro laisse de côté.
Ce dossier a le mérite de désamorcer une confusion sur le fait qu’être souverain ne signifie pas être seul. La souveraineté est d’abord un choix d’échelle, sans doute européenne, et un choix de coût à assumer.
Mais en refermant ce numéro, une porte me semble rester fermée. Tout le débat raisonne en vase clos : la France, l’Europe, face à la Chine et aux États-Unis. C’est une carte à trois pôles, mais elle est incomplète. Car les chaînes de valeur dont dépend cette souveraineté, qu’il s’agisse d’énergie, d’intrants industriels, de métaux stratégiques ou de capacités de relocalisation, ne s’arrêtent pas aux frontières de l’Union. Une part substantielle se joue ailleurs, et notamment sur le continent africain.
Autrement dit, si l’Europe ne pense sa souveraineté que comme une forteresse à 27, elle se trompe sûrement d’échelle. La souveraineté économique viable au XXIᵉ siècle ressemble moins à un mur qu’à un réseau d’interdépendances choisies.
Une souveraineté de réseau consiste justement à diversifier ses partenaires pour aller vers une culture de partage et transformer la vulnérabilité en architecture solide. Dans cette logique, l’Afrique n’est pas une variable d’ajustement du débat européen mais une articulation à fort potentiel. Continent de l’énergie de demain, des ressources stratégiques et d’une démographie qui dessinera les marchés du siècle, l’Afrique devrait en occuper le cœur. Et la question n’est pas de savoir si l’Europe a besoin de ce voisinage, mais si elle saura le penser comme un partenaire d’égal à égal plutôt que comme une réserve.
Il suffit pour s’en convaincre de reprendre, une à une, les souverainetés que le dossier énumère. L’énergie d’abord, qu’Orsenna place au sommet : le continent africain dispose d’un gisement solaire et éolien très important, et qui manque cruellement à l’Europe, de quoi alimenter aussi bien ses propres besoins que les interconnexions de demain. L’alimentaire ensuite : une part décisive des terres arables encore disponibles dans le monde s’y trouve tandis que l’Europe découvre la fragilité de ses approvisionnements. Les ressources stratégiques enfin, ces métaux et minerais sans lesquels il n’y a ni transition énergétique ni industrie numérique. Et le numérique lui-même, où la jeunesse africaine constitue le premier vivier de talents du siècle à venir. Pour chacune des souverainetés que l’Europe revendique, l’Afrique n’est pas à la marge de l’équation : elle en est l’un des termes.
Mais il faut aussitôt renverser la perspective, sous peine de retomber dans le même schéma que l’on prétend dépasser. Car penser l’Afrique uniquement comme la réponse aux manques de l’Europe, ce n’est pas sortir de la logique du mur, c’est seulement en déplacer la frontière. En effet, le réseau n’a de sens que s’il profite à ses deux extrémités.
Pour l’Afrique, rester un simple fournisseur de matières premières brutes l’expose à une éternelle dépendance quel que soit le volume exporté. Devenir un nœud du réseau, où la valeur se transforme sur place, où l’industrie se codéveloppe et où les compétences se construisent, c’est gagner en autonomie stratégique réelle. La souveraineté de réseau n’est donc pas un service que l’Afrique rendrait à l’Europe, mais une architecture dans laquelle chacune des deux rives consolide la sienne. L’une sécurise ses chaînes de valeur, l’autre maîtrise sa transformation.
La vraie maturité stratégique ne sera pas de construire le plus haut mur, mais de tisser le réseau le plus solide et le plus équilibré. C’est tout l’enjeu d’une intelligence économique qui pense les deux continents comme un même horizon stratégique