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À la veille du sommet Russie-Afrique 2026, la France dénonce GlobUs : de l’intention à la pertinence
À la veille du troisième sommet Russie-Afrique des 28 et 29 octobre 2026, VIGINUM, le (Service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères) publie trente-trois pages sur GlobUs, un « club d’experts » pro-russe. Le travail est sérieux ; la cible, elle, est mineure. Entre l’intention de protéger le débat public et la pertinence du coup porté, l’écart est révélateur, et il ne sert pas, à notre sens, ceux que l’on prétend éclairer.
À la veille du troisième sommet Russie-Afrique des 28 et 29 octobre 2026, VIGINUM, le (Service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères) publie trente-trois pages sur GlobUs, un « club d’experts » pro-russe. Le travail est sérieux ; la cible, elle, est mineure. Entre l’intention de protéger le débat public et la pertinence du coup porté, l’écart est révélateur, et il ne sert pas, à notre sens, ceux que l’on prétend éclairer.
Personne de sérieux ne contestera le droit, et même le devoir, d’un État de documenter les manipulations de l’information qui le visent. Ni la qualité d’une partie du travail : adresses IP hébergées en Russie, code source en cyrillique, comptes paramétrés en russe, ces indices techniques sont difficiles à discuter. La question est ailleurs : ce coup d’éclat est-il proportionné à son objet, et à qui s’adresse-t-il ?
Trente-trois pages pour 75 000 abonnés
Que décrit-on, au juste ? Une structure née en 2022, dont le site, de l’aveu du rapport, ne génère presque aucun trafic ; trois chaînes Telegram qui cumulent environ 75.000 abonnés ; une « école des médias » dont les certificats attestent 120 heures de formation ; des émissions sponsorisées sur des chaînes camerounaises de second rang. Et un résultat politique mesurable : le candidat soutenu par ce réseau a recueilli 0,35 % des voix à la présidentielle camerounaise d’octobre 2025, moins qu’en 2018. Le rapport en convient : l’efficacité de GlobUs mérite d’être relativisée, ses animateurs ayant l’habitude de surestimer leurs succès auprès de leurs commanditaires.
Le réseau n’est pas non plus un modèle de stabilité. Il est passé d’Afrique Média TV à For You Média Africa, puis à Panafrican Média TV, chaque relais succédant à un autre devenu encombrant : chaîne YouTube suspendue, fondateur sanctionné par l’Union européenne en mai 2025. Ce n’est pas la marque d’une machine bien huilée, mais celle d’un prestataire qui change de vitrine à mesure que les précédentes s’abîment.
Une façade pour qui ? Trois incohérences
Façade ou entreprise ? Le rapport tient GlobUs pour une probable façade exploitée par les services russes. Dans le même souffle, il décrit deux entrepreneurs d’influence qui vendent leurs services, cherchent des commandes et poursuivent leur profit sur un marché devenu hautement compétitif. Les deux lectures ne s’excluent pas, mais elles ne se superposent pas : le texte admet que GlobUs n’apparaît pas directement dans la fuite de la « Compagnie » sur laquelle repose l’hypothèse d’un rattachement au SVR. Entre une proximité documentée et une direction prouvée, il reste une inférence.
Clandestine ou assumée ? Une exposition inaugurée en présence de l’ambassadeur de Russie à Brazzaville, des tables rondes à la Douma, un site hébergé en Russie, une adresse Gmail inscrite sur la page de la Web TV : ce n’est pas la discrétion d’une opération couverte, c’est le manque de soin d’un sous-traitant. Le plus sérieux n’est d’ailleurs pas là où on l’attend. Sur le site de jeu-concours lié au mouvement congolais, des données personnelles, très probablement de Congolais, sont restées en libre accès sur un panneau Metabase : une négligence qui relève d’abord de la protection des données.
Omniprésente ou marginale ? Le rapport met en garde contre l’image d’une Russie omniprésente, puis consacre trente-trois pages à une structure qui n’est, par ses propres chiffres, ni massive ni décisive. Le paradoxe n’est pas anodin : la meilleure publicité d’un polit-technologue est un rapport d’État qui le prend au sérieux. GlobUs vend de l’influence ; on vient de lui en offrir.
Juge et partie, et à côté du sujet
VIGINUM a pour mission de protéger le débat public français contre les campagnes qui visent à nuire à la France. C’est légitime ; mais le lecteur de Yaoundé, de Brazzaville, de Bamako ou de Pretoria lit un document d’un État dont la politique est précisément au cœur des récits examinés, qui nomme, photographies à l’appui, des journalistes et des blogueurs africains sans que le rapport fasse état d’un échange contradictoire avec eux. Dans ces conditions, l’attribution gagnerait à ne pas être seulement française. Le précédent rapport sur African Initiative (juin 2025) avait été produit avec le Foreign Office britannique et le service diplomatique de l’Union européenne ; celui-ci n’affiche qu’un seul sceau...
Surtout, le rapport laisse de côté ce qui explique les choix africains. Les États ne diversifient pas leurs partenaires sous l’effet de quelques blogueurs. Ils le font parce que Moscou offre ce que d’autres n’offrent pas, ou plus : une garantie de sécurité à Bamako et à Bangui, du blé et du nucléaire au Caire, une convergence diplomatique au sein des BRICS à Pretoria. L’Égypte, principal débouché africain des exportations russes, n’est même pas citée. Et le sommet de Moscou rappelle les limites de cet attrait : 43 chefs d’État à Sotchi en 2019, 17 à Saint-Pétersbourg en 2023, une vingtaine attendus cette fois ; des échanges russo-africains de l’ordre de 25 milliards de dollars. L’offre russe est limitée par ses moyens, non par un déficit de relais.
Le sujet le plus urgent est enfin relégué à la dernière ligne : des Camerounais recrutés sous de fallacieuses promesses d’embauche et engagés sur le front russe, dont seize décès ont été confirmés par Yaoundé. Là, nul besoin d’attribution géopolitique : un crime de traite à documenter, des victimes à protéger, des réseaux à poursuivre. C’est sur ce terrain que la coopération franco-africaine serait immédiatement utile.
Quatre pays, quatre diversifications
Le rapport ne distingue pas ce qui relève de la coopération d’État assumée, de la sécurité de régime et de l’influence non déclarée. Or les quatre partenaires les plus engagés avec Moscou, un par région, montrent que ces niveaux ne se confondent pas. Au Mali, l’Africa Corps a pris le relais de Wagner en juin 2025 et la raffinerie SOROMA, annoncée pour décembre 2026, matérialise une coopération industrielle ; même après les attaques d’avril 2026 et la mort du ministre de la Défense, le Kremlin a maintenu ses forces. En Centrafrique, Moscou exige l’Africa Corps et un paiement en numéraire, tandis que Bangui s’ouvre aux États-Unis, à la France, au Rwanda et à un opérateur canadien : c’est une diversification de la dépendance, non un alignement. L’Égypte achète son blé à la France, à la Roumanie et à l’Inde, et construit avec Rosatom la centrale d’El-Dabaa, dont la cuve du deuxième réacteur a été installée en juillet 2026 : un partenariat de long terme, sans rapport avec un réseau de blogueurs. L’Afrique du Sud, enfin, pratique un non-alignement assumé, sous la pression américaine autour du G20.
Aucun de ces choix ne dépend de GlobUs, et aucun ne s’inverserait s’il disparaissait demain. Le rapport éclaire donc un compartiment et laisse croire à des lecteurs pressés qu’il explique l’ensemble.
De l’intention à la pertinence
L’intention est légitime ; la pertinence se mesure à trois épreuves. La première est de ne pas faire d’une structure marginale l’emblème d’une menace. La seconde d’associer les autorités africaines de régulation, de protection des données et de justice, ainsi que l’Union africaine, à la qualification des faits, au lieu d’exporter un verdict. Enfin la troisième consiste à appliquer la même grille (origine déclarée, authenticité, financement, véracité) à tous les partenaires, russes, chinois, turcs, du Golfe, américains et français. Faute de quoi, « ingérence » deviendra, pour beaucoup d’Africains, le nom que Paris donne à la concurrence.
Concrètement, une réponse française utile tiendrait en trois gestes :
Partager les méthodes de détection, aider les régulateurs africains à protéger les données de leurs citoyens et à qualifier eux-mêmes les manipulations ;
Proposer ce que le marché ne fournit pas, des financements transparents, des contrats réversibles, des formations de journalistes sans contrepartie éditoriale ;
Assumer un récit positif et vérifiable plutôt que de dénoncer celui des autres, car une influence ne se combat pas seulement en la désignant, mais en offrant mieux.
GlobUs mérite d’être surveillé ; il ne mérite pas d’être grandi. L’ingérence informationnelle est réelle, mais le vrai sujet du sommet de Moscou n’est pas un club d’experts : c’est la capacité des États africains à rester maîtres du nombre, de la nature et de la réversibilité de leurs partenariats. C’est sur ce terrain, celui des contrats, de la souveraineté des données et de la transparence des financements, que la France, comme chacun, sera jugée sur sa pertinence.