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Le discours du président kényan devant l’Assemblée générale de l’ONU : vers un positionnement stratégique de l’Afrique dans le multilatéralisme ?

Stéphane MORTIER

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Le 24 septembre 2025, devant la 80e Assemblée générale des Nations unies, le président kényan William Ruto a prononcé un discours qui, par sa portée symbolique et politique, marque un tournant dans la manière dont l’Afrique se positionne sur la scène multilatérale. Il a appelé à une refonte radicale de l’architecture onusienne et financière mondiale, en présentant le continent non plus comme un objet de compassion mais comme un acteur de solutions. Cette tribune se propose d’analyser les enjeux stratégiques de ce programme et d’esquisser les voies concrètes de sa mise en œuvre

Le discours du président kényan devant l’Assemblée générale de l’ONU : vers un positionnement stratégique de l’Afrique dans le multilatéralisme ?

Le 24 septembre 2025, devant la 80e Assemblée générale des Nations unies, le président kényan William Ruto a prononcé un discours qui, par sa portée symbolique et politique, marque un tournant dans la manière dont l’Afrique se positionne sur la scène multilatérale. En appelant à une refonte radicale de l’architecture onusienne et financière mondiale, en présentant le continent non plus comme un objet de compassion mais comme un acteur de solutions, le président Ruto a formulé un programme dont la mise en œuvre conditionnera, pour les années à venir, la place de l’Afrique dans le système international. Cette tribune se propose d’analyser les enjeux stratégiques de ce programme pour le continent et d’esquisser les voies concrètes de sa mise en œuvre.

I. La réforme de la gouvernance mondiale : une exigence de survie

Le cœur du discours du président Ruto est un constat sans appel : l’ONU, née des décombres de la Société des Nations, risque de connaître le même sort si elle ne s’adapte pas aux réalités du XXIe siècle. « Les institutions échouent rarement faute de vision ou d’idéaux ; plus souvent, elles sombrent dans l’insignifiance lorsqu’elles ne s’adaptent pas », a-t-il averti. Cette mise en garde s’adresse directement au Conseil de sécurité, dont la composition figée en 1945 exclut les 54 nations africaines de toute représentation permanente, alors même que le continent fournit certains des plus importants contingents de maintien de la paix et supporte le plus lourd tribut de l’instabilité mondiale.

Il a formulé une demande précise : deux sièges permanents avec droit de veto, et deux sièges supplémentaires non permanents pour l’Afrique. Cette revendication, portée par le Comité des Dix (C-10) de l’Union africaine, n’est pas nouvelle. Mais elle acquiert une force nouvelle dans la bouche d’un chef d’État qui, simultanément, en démontre la légitimité par l’action : la mission kényane en Haïti, menée à moins de 40 % de ses effectifs autorisés, a permis de reprendre le contrôle du palais présidentiel, du port, de l’aéroport et de l’académie de police de Port-au-Prince. « Si tant a pu être accompli avec des ressources limitées, que n’aurait-on pu faire si l’ONU avait véritablement agi en solidarité? », a-t-il interrogé.

Enjeu stratégique pour l’Afrique : La réforme du Conseil de sécurité est la clé de voûte de toute aspiration africaine à peser sur les décisions mondiales en matière de paix et de sécurité. Sans siège permanent, le continent continuera de subir des décisions prises sans lui, que ce soit sur le Sahel, la Corne de l’Afrique ou la République Démocratique du Congo. La proposition du président Ruto, en liant cette revendication à la survie de l’ONU elle-même, transforme une demande de justice historique en impératif fonctionnel pour l’organisation.

Voies de mise en œuvre : L’élargissement du Conseil de sécurité exige une révision de la Charte des Nations unies, processus long et politiquement miné. La stratégie la plus réaliste consiste à consolider le front africain autour du Consensus d’Ezulwini et à exploiter les divisions entre les cinq membres permanents actuels. La Chine et la Russie, qui soutiennent verbalement la représentation africaine, doivent être mises au défi de traduire leurs paroles en actes lors des négociations intergouvernementales. Parallèlement, l’Afrique doit renforcer sa propre architecture de paix et de sécurité, notamment par la Force africaine en attente et la mutualisation des capacités logistiques, afin de démontrer qu’elle est prête à assumer les responsabilités d’un siège permanent.

II. La refonte de l’architecture financière mondiale : desserrer l’étau de la dette

Le second pilier du programme du président Ruto concerne la justice financière. « L’architecture financière mondiale actuelle punit les pays pauvres tout en récompensant les riches », a-t-il déclaré, dénonçant un système où 46 pays en développement consacrent davantage au service de leur dette qu’à l’éducation et à la santé. La dette publique mondiale a atteint le niveau record de 102.000 milliards de dollars en 2024, et la subjectivité des notations de crédit a coûté quelque 75 milliards de dollars aux pays africains, selon les estimations du PNUD. Les pays en développement empruntent à des taux deux à quatre fois supérieurs à ceux des pays développés.

Face à cette réalité, il a formulé des propositions concrètes : l’adoption d’une Convention des Nations unies sur la dette souveraine, la mise en place d’un cadre international de coopération fiscale, et la création d’une Alliance des institutions financières multilatérales africaines, incluant une Banque centrale africaine, un Fonds monétaire africain et une Banque africaine d’investissement. Il a également appelé à la libération des 300 milliards de dollars promis lors de la conférence climatique de Bakou.

Enjeu stratégique pour l’Afrique : La dépendance aux marchés financiers internationaux et aux institutions de Bretton Woods constitue un frein structurel au développement du continent. Chaque dollar remboursé est un dollar qui ne finance ni les infrastructures, ni la santé, ni l’éducation. La création d’institutions financières africaines n’est pas un caprice souverainiste mais vise à réduire la prime de risque injustifiée que les agences de notation imposent aux économies africaines, et à desserrer l’étau de la conditionnalité qui accompagne les prêts du FMI et de la Banque mondiale.

Voies de mise en œuvre : La mise en place d’une architecture financière africaine intégrée suppose une harmonisation des politiques monétaires et budgétaires au sein de la Communauté économique africaine, une étape que peu d’États sont prêts à franchir à court terme. Une approche plus graduelle consisterait à commencer par la mutualisation des réserves de change et le développement de marchés obligataires régionaux en monnaies locales, afin de réduire la dépendance aux devises étrangères. La proposition de Convention onusienne sur la dette souveraine, portée par l’Afrique du Sud, le Kenya et quelques autres, doit être portée avec constance dans les enceintes onusiennes et appuyée par des études d’impact démontrant les coûts de l’inaction pour l’ensemble de l’économie mondiale.

III. Climat et transition énergétique

Le président Ruto a positionné l’Afrique non comme une victime du changement climatique, mais comme un laboratoire de solutions. « Pour l’Afrique, le changement climatique n’est pas un débat abstrait. C’est une expérience quotidienne », avait-il rappelé lors d’une session ultérieure de l’Assemblée des Nations unies pour l’environnement. Le Kenya tire 93 % de son électricité de sources renouvelables et investit dans la mobilité électrique, l’agriculture intelligente face au climat et la fabrication verte. La Déclaration de Nairobi sur l’action climatique et les sommets africains successifs sont présentés comme des modèles de croissance « climate-positive .

Mais il a également dénoncé l’injustice fondamentale du financement climatique. Il est « manifestement injuste » d’exiger des nations africaines qu’elles financent 60 % de leur action climatique sur ressources domestiques, alors qu’elles ont le moins contribué à la crise. Il a plaidé pour un accès équitable aux financements concessionnels et pour la transformation des engagements de Bakou en flux financiers effectifs.

Enjeu stratégique pour l’Afrique : Le continent dispose d’un potentiel énergétique renouvelable colossal (solaire, éolien, géothermie, hydroélectricité) qui pourrait non seulement couvrir ses besoins, mais faire de lui un exportateur d’énergie verte vers l’Europe et le Moyen-Orient. Mais sans financement abordable, ce potentiel restera inexploité, et l’Afrique continuera de payer le prix d’une crise qu’elle n’a pas créée. La position du président Ruto vise à déplacer le débat du terrain de la charité vers celui de l’investissement, en soulignant les retours économiques et sociaux de la transition énergétique africaine.

Voies de mise en œuvre : La clé réside dans la mobilisation de financements mixtes, combinant fonds publics, capitaux privés et garanties multilatérales. Le Fonds africain pour le climat, lancé sous l’égide de la Banque africaine de développement, doit être doté de ressources à la hauteur des besoins. Les mécanismes de swap dette-climat, évoqués par le président kényan et d’autres dirigeants, offrent une voie prometteuse. Ils permettent de convertir une partie de la dette en investissements climatiques, réduisant simultanément la pression budgétaire et accélérant la transition. Enfin, l’Afrique doit parler d’une seule voix dans les négociations climatiques, comme elle l’a fait avec le Comité des chefs d’État africains sur le changement climatique (CAHOSCC), présidé par justement par le président Ruto, qui a préparé la position commune du continent pour la COP30.

IV. Sécurité et paix : le retour d’expérience haïtien

Le leadership kényan dans la Mission multinationale de soutien à la sécurité (MSS) en Haïti constitue un test grandeur nature de la capacité africaine à assumer des responsabilités de sécurité au-delà de ses frontières. Le président Ruto a été sans ambiguïté sur les succès obtenus (reprise du contrôle de sites stratégiques, réouverture d’écoles, réduction des enlèvements et extorsions) mais tout aussi clair sur les limites (mission sous-financée, sous-équipée, opérant à moins de 40 % de ses effectifs autorisés).

La leçon qu’il en tire est double. D’une part, la sécurité d’Haïti est soluble « avec le personnel, les ressources, l’équipement et la logistique adéquats » ; d’autre part, la transition vers une nouvelle mission doit placer le financement au cœur du processus, faute de quoi elle connaîtra le même sort que la MSS. Il a également appelé à une action décisive au Soudan, soutenant le Quad (Égypte, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, États-Unis) dans son affirmation qu’il n’existe pas de solution militaire au conflit.

Enjeu stratégique pour l’Afrique : La participation africaine aux opérations de paix est un atout diplomatique majeur, mais elle est aussi un fardeau logistique et financier. Tant que l’ONU ne financera pas adéquatement les missions qu’elle autorise, les pays africains continueront de payer de leur sang et de leurs ressources pour des opérations dont les bénéfices sont partagés mondialement. La réussite ou l’échec de la mission haïtienne aura un impact direct sur la crédibilité de la demande africaine de siège permanent au Conseil de sécurité.

Voies de mise en œuvre : L’Afrique doit négocier un mécanisme de financement prévisible et durable pour les opérations de paix, adossé à des contributions obligatoires des États membres de l’ONU et non à des contributions volontaires. La création d’un Fonds africain pour la paix, alimenté par une taxe sur les transactions financières ou sur les industries extractives, pourrait réduire la dépendance aux bailleurs extérieurs. En parallèle, le renforcement des capacités de la Force africaine en attente, avec des centres logistiques régionaux et une formation standardisée, est indispensable pour permettre des déploiements rapides et autonomes.

V. Technologie et intelligence artificielle

Le programme du président Ruto ne se limite pas aux questions de paix et de finance. Il inclut une dimension technologique stratégique. Le Kenya, qui copréside les négociations du G77 plus la Chine sur la gouvernance de l’IA et des données, a proposé la création d’un Centre régional africain d’excellence pour l’IA, et prévoit de coorganiser avec le Secrétaire général de l’ONU une conférence internationale sur les modèles de financement du renforcement des capacités en IA. Il a appelé à ce que l’ONU prenne l’initiative de réguler l’intelligence artificielle au niveau mondial, mettant en garde contre un système où « quelques pays établiraient les règles pour le reste du monde ».

Enjeu stratégique pour l’Afrique : L’IA et les technologies numériques transforment l’économie mondiale à une vitesse sans précédent. Si l’Afrique ne maîtrise pas les infrastructures de données, les capacités de calcul et les compétences nécessaires, elle risque de devenir un simple consommateur de technologies conçues ailleurs, sans pouvoir influencer les règles qui les régissent. La proposition kényane de centres de données souverains, de plateformes cloud nationales et d’accès abordable aux GPU (processeurs graphiques) vise à permettre aux innovateurs africains de contrôler et d’exploiter les données pour des solutions locales.

Voies de mise en œuvre : La création d’un cadre continental de gouvernance de l’IA, sous l’égide de l’Union africaine, permettrait d’harmoniser les régulations et de négocier en bloc avec les géants technologiques mondiaux. Le financement de cette ambition pourrait mobiliser des mécanismes innovants (affectation de droits de tirage spéciaux (DTS) aux infrastructures numériques, swaps dette-numérique, taxation progressive des services numériques). Enfin, la coopération avec des partenaires comme l’Estonie, avec laquelle le Kenya a engagé des discussions sur la transformation numérique, offre des modèles éprouvés de gouvernance électronique et de cybersécurité.

VI. Une mise en œuvre à trois niveaux : continental, régional, national

Au niveau continental, l’Union africaine doit jouer un rôle de coordination stratégique. Le Comité des Dix sur la réforme du Conseil de sécurité, le CAHOSCC sur le climat, et la Commission de l’UA sur l’IA et le numérique doivent travailler en synergie, avec des mandats clairs et des échéances précises. La création d’un secrétariat technique dédié au suivi de ces chantiers, doté de compétences en négociation multilatérale et en ingénierie financière, est une priorité.

Au niveau régional, les Communautés économiques régionales (CER) sont les laboratoires de l’intégration. La mutualisation des ressources pour la paix et la sécurité, la construction de marchés obligataires régionaux en monnaies locales, et le développement de corridors énergétiques transfrontaliers sont autant de chantiers qui nécessitent une coordination au niveau des CER. Le Kenya, en tant que hub économique et diplomatique de l’Afrique de l’Est, a un rôle moteur à jouer dans cette dynamique.

Au niveau national, chaque État doit traduire les engagements continentaux en politiques concrètes. Le modèle kényan du Bottom-Up Economic Transformation Agenda (BETA), qui met l’accent sur l’éducation, le numérique, la santé et la protection sociale, offre un exemple d’investissements centrés sur les personnes.

VII. Les obstacles à surmonter

Aucune de ces transformations ne se fera sans résistances. Les membres permanents du Conseil de sécurité ne renonceront pas si facilement à leurs privilèges. Les institutions financières internationales défendront leur modèle. Les intérêts privés qui prospèrent sur la dette et l’instabilité chercheront à préserver le statu quo. Le président Ruto lui-même est confronté à une contradiction interne : la crédibilité de son discours réformiste est mise à mal par la situation intérieure kényane, où l’endettement, les tensions politiques et les inégalités persistent. Ses détracteurs, comme l’ancien vice-président Rigathi Gachagua, soulignant l’écart entre les principes proclamés à New York et la réalité de la gouvernance à Nairobi. Cette tension n’invalide pas le programme, mais elle rappelle que la réalité ne peut être effacée.

Conclusion : une fenêtre d’opportunité à saisir

Le programme de William Ruto à l’ONU ne se réduit pas à un exercice de rhétorique. Il articule une vision cohérente : celle d’une Afrique qui ne demande plus de faveurs, mais qui propose des solutions ; qui ne se contente plus d’être représentée, mais qui veut décider ; qui ne subit plus les règles, mais qui participe à leur élaboration. « L’Afrique ne vient pas plaider. Elle vient avec une proposition » a-t-il déclaré, citant les minerais, l’énergie renouvelable et la jeunesse du continent.

La mise en œuvre de ce programme exigera de la constance, de l’unité et de la créativité institutionnelle. Les obstacles sont nombreux, mais la fenêtre d’opportunité est réelle : la crise de crédibilité de l’ONU, la fragmentation géopolitique mondiale et l’urgence climatique créent un contexte où les réformes sont non seulement possibles, mais nécessaires. L’Afrique, si elle parle d’une seule voix et agit de manière coordonnée, peut transformer cette conjoncture en un levier pour redéfinir sa place dans le système international.

L’Institut Africain de la Réflexion Stratégique formule le vœu que les propositions du président Ruto ne restent pas lettre morte et apportera sa pierre à l’édifice. Le continent a plus à perdre de l’inaction que de l’audace.


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