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Op-ed

L’Afrique face au brouillard informationnel de l’intelligence artificielle

Stéphane MORTIER

Available languages : FR

L’ère de l’intelligence artificielle générative a fait basculer les ingérences informationnelles dans une dimension industrielle et asymétrique qui menace directement la souveraineté des États africains. Comme l’a souligné la Quatrième Commission des Nations Unies, les États sont aujourd’hui en quête de solutions face à une désinformation amplifiée par l’IA.

L’ère de l’intelligence artificielle générative a fait basculer les ingérences informationnelles dans une dimension industrielle et asymétrique qui menace directement la souveraineté des États africains. Comme l’a souligné la Quatrième Commission des Nations Unies le 3 novembre 2026, les États sont aujourd’hui en quête de solutions face à une désinformation amplifiée par l’IA, un phénomène qui ne relève plus de l’accident isolé mais d’une véritable stratégie de déstabilisation. Au Sahel, cette menace a trouvé un terrain d’expérimentation tragique. Le Mali est devenu, selon le Timbuktu Institute, un « laboratoire à ciel ouvert » de l’IA appliquée à la guerre, où des groupes armés et des acteurs étatiques étrangers utilisent la technologie pour produire à grande échelle de la propagande, doubler des messages dans une quinzaine de langues locales et cibler des recrues jusque dans les zones les plus reculées. La désinformation n’est plus l’apanage de quelques militants : elle est devenue un multiplicateur de menaces hybrides, capable de s’articuler aux drones, aux blocus et à la manipulation politique pour éroder la légitimité des autorités et semer la confusion dans les populations.

Les exemples africains de cette guerre cognitive sont légion et illustrent la sophistication croissante des attaques. Au Burkina Faso, un journal télévisé de la chaîne d’État a été purement et simplement modifié par IA pour faire croire au déploiement de bataillons burkinabè en Iran, une séquence partagée des milliers de fois avant que le démenti officiel ne parvienne à endiguer la vague. Au Sahel, des réseaux coordonnés de faux médias, actifs sur Facebook, TikTok et X, diffusent des deepfakes et des récits fabriqués pour discréditer les pouvoirs en place et attiser les tensions régionales. La manipulation ne s’arrête pas aux frontières des États en crise : lors des élections au Kenya, au Nigeria et en Afrique du Sud, des campagnes de désinformation ont été documentées pour leur influence sur le comportement des électeurs, tandis qu’au Kenya, plus de 72 % des internautes se déclarent préoccupés par les fausses informations, plaçant WhatsApp, Facebook et YouTube au cœur de la propagation. En Côte d’Ivoire et en Ouganda, les scrutins récents ont également été marqués par l’usage de deepfakes, de photos manipulées et de contenus générés par IA pour façonner la perception publique. Même les puissances extérieures s’invitent dans ce chaos informationnel : des voix clonées de dirigeants étrangers sont parfois utilisées pour fabriquer de toutes pièces des déclarations sur le Sahel et manipuler le débat politique africain.

Face à ce continuum de menaces, les enjeux stratégiques pour les États africains sont existentiels. Il en va d’abord de leur souveraineté informationnelle : tant que les récits qui façonnent l’opinion publique de millions de citoyens sont produits, amplifiés et monétisés par des algorithmes et des acteurs dont les intérêts échappent aux gouvernements africains, ces derniers perdent le contrôle de leur espace cognitif. Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine a explicitement reconnu que l’IA, tout en offrant des opportunités de développement, présente des risques majeurs pour la souveraineté et la sécurité, notamment à travers la désinformation et l’exploitation des données. Il en va ensuite de la sécurité nationale et de la cohésion sociale : au Sahel, les groupes jihadistes utilisent l’IA pour produire des visuels et des messages de recrutement personnalisés, transformant une propagande autrefois artisanale en une production industrielle capable de toucher des populations analphabètes par le biais de l’audio et de la vidéo. Cette asymétrie technologique accentue la vulnérabilité des États à anticiper les menaces, alors que les auteurs de ces manipulations bénéficient d’une dénégation plausible grâce à des personnages synthétiques et des commentaires générés automatiquement. L’enjeu est également électoral et démocratique : la crédibilité des processus de vote est directement attaquée par des contenus fabriqués de toutes pièces, ce qui risque de plonger des pays déjà fragiles dans des crises de légitimité post-électorales.

Pourtant, la réponse africaine s’organise. L’Union africaine a adopté en 2024 une Stratégie continentale sur l’intelligence artificielle qui appelle à une approche centrée sur l’humain et le développement, tout en minimisant les risques. Le Conseil de paix et de sécurité a mis en place un Groupe consultatif sur l’IA pour la paix, la sécurité et la gouvernance, chargé de conduire des études d’impact, de développer des cadres de gouvernance et de lutter contre la mésinformation. Des voix s’élèvent pour doter le continent de mécanismes africains de veille, d’alerte précoce et de réponse rapide face aux manipulations de l’information, ainsi que pour renforcer les capacités humaines africaines dans les métiers de l’IA. Mais ces initiatives resteront lettre morte si elles ne s’accompagnent pas d’un investissement massif dans l’éducation aux médias et à l’information, seule parade durable à l’analphabétisme numérique qui fait le lit des manipulateurs. L’Afrique ne peut pas se contenter d’être un terrain d’expérimentation pour les algorithmes des autres ; elle doit devenir un acteur souverain de la gouvernance informationnelle mondiale, en exigeant des plateformes qu’elles rendent des comptes et en bâtissant ses propres outils de détection et de contre-narration adaptés à ses langues et à ses réalités. La bataille pour l’information est désormais le front décisif de la souveraineté africaine, et elle ne se gagnera ni avec des réactions tardives, ni avec des solutions importées, mais par une stratégie préventive et intégrée qui place la protection des esprits au cœur de la sécurité des États.

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