Tribune
TAZARA : Dar es Salaam et Luanda font toucher deux océans
La Tanzanie et l’Angola veulent bâtir un pont ferroviaire de l’Atlantique à l’océan Indien. Derrière l’annonce, une bataille d’influence pour les minerais d’Afrique centrale, dont le port de Mombasa pourrait faire les frais.
La Tanzanie et l’Angola veulent bâtir un pont ferroviaire de l’Atlantique à l’océan Indien. Derrière l’annonce, une bataille d’influence pour les minerais d’Afrique centrale, dont le port de Mombasa pourrait faire les frais.
À l’issue d’entretiens avec son homologue angolais João Lourenço, la présidente tanzanienne Samia Suluhu Hassan a annoncé jeudi 29 octobre 2026, à la State House, un accord destiné à relier les réseaux ferroviaires des deux pays. Il prévoit la réhabilitation de la ligne TAZARA côté tanzanien et du chemin de fer de Benguela, qui traverse la RDC et la Zambie. L’objectif est de raccorder le corridor de Lobito au corridor central, qui débouche sur le port de Dar es Salaam. Le trajet va de Lobito, sur l’Atlantique, à Dar es Salaam, sur l’océan Indien. La visite de M. Lourenço est la première d’un président angolais en Tanzanie depuis 1979.
Deux rails, deux camps
L’enjeu dépasse la géographie. Le corridor de Lobito est financé par les États-Unis et l’Union européenne pour désenclaver les mines de la RDC et de la Zambie. Le TAZARA, construit par la Chine dans les années 1970, a longtemps été perçu comme un contrepoids à l’influence occidentale dans la région. Pékin y a d’ailleurs engagé en 2025 1,4 milliard de dollars pour sa modernisation.
Deux routes jugées rivales pourraient donc fusionner, cette jonction transformerait des tracés concurrents en un réseau unique. Pour la Tanzanie, c’est un coup de maître : elle se place au carrefour des deux sphères d’influence, sans avoir à choisir.
La Copperbelt, véritable cible
Derrière l’affichage diplomatique, c’est la logique des matières premières qui domine. La présidente tanzanienne a laissé entendre que la connexion devait s’étendre vers la RDC, afin d’offrir aux pays producteurs de minerais comme la Zambie et la RDC une voie d’exportation supplémentaire. Cuivre et cobalt, indispensables aux batteries et à la transition énergétique, sont au centre du jeu. Chaque corridor qui capte ces flux gagne en recettes portuaires, en redevances ferroviaires et en poids géopolitique.
Mombasa sous pression
Le port kényan de Mombasa, porte d’entrée du corridor Nord, pourrait être l’un des perdants de cette recomposition. Un corridor transcontinental, doté d’une double issue maritime, offrirait aux exportateurs d’Afrique centrale et australe une alternative crédible, et les flux qui hésitaient entre plusieurs façades pourraient s’en détourner. Pour Nairobi, le risque est de voir son hinterland grignoté par un concurrent mieux relié au cœur minier du continent.
Un projet encore sur le papier
Les promesses restent à confirmer. Les dirigeants n’ont communiqué ni coût, ni tracé, ni date de démarrage. Il subsiste aussi un chaînon à construire, car la ligne angolaise s’arrête à Luau, à la frontière congolaise, tandis que le TAZARA va de Dar es Salaam à la Zambie. La liaison suppose donc des investissements lourds, des accords avec Kinshasa et Lusaka, et l’harmonisation de réseaux aux standards différents. Rien ne garantit non plus que Washington, Bruxelles et Pékin acceptent de coordonner des projets nés pour se concurrencer.
L’accord est aussi aérien : un accord de services aériens a été signé et ouvre la voie à des vols directs entre Dar es Salaam et Luanda. Aujourd’hui, les voyageurs doivent passer par des escales dans d’autres pays.
Pour les opérateurs logistiques, les investisseurs miniers et les États concurrents, trois indicateurs diront si l’annonce devient un projet : le calendrier de financement, la position de la RDC et de la Zambie, et la réaction des bailleurs occidentaux et chinois. Tant que ces éléments manquent, Dar es Salaam a remporté une victoire d’image et de positionnement, pas encore une victoire industrielle.